Bonjour,
Quand Paul Varry, jeune homme de 27 ans, est tué à vélo boulevard Malesherbes à Paris en octobre 2024, l’émotion submerge la capitale, et bien au-delà.
J’habitais alors à New York, et cette émotion, je l’ai aussi ressentie malgré la distance.
Il y a quelques semaines, l’un d’entre vous m’a partagé la nouvelle vidéo de la série documentaire Biclou du Parisien. J’ai vite compris qu’elle portait sur ce drame.
Mon premier réflexe a été de ne pas vouloir la regarder.
Je ressens une forme d’épuisement face aux articles ou aux vidéos qui parlent d’accidents de cyclistes. Ils ne m’apprennent rien car les dangers de la circulation, je les connais et vis aussi. Et ces articles ne changent généralement rien à la situation. Au mieux, ils produisent du sensationnalisme. Au pire, du clic morbide.
Et puis, pour une fois, le titre de ce documentaire, La vie sans Paul, m’a semblé différent de tout ce que je capture habituellement dans ma veille pour alimenter cette newsletter.
J’ai fini par regarder ce documentaire et je l’ai aimé. Vraiment aimé.
Parce que son angle est différent de la masse des papiers ou reportages sur le sujet.
Il touche sans écraser. Il émeut sans appuyer.
J’ai voulu en savoir plus. J’ai contacté l’équipe de Biclou pour leur proposer un interview, que je vous retranscris ci-dessous, juste après le lien vers la vidéo.
Vous y découvrirez leurs choix, leurs doutes, les coulisses, et ce qui les a poussés à raconter cette histoire autrement.
Bon visionnage, et bonne lecture à toutes et tous,
Léry
Pour Yann Foreix, journaliste et visage de Biclou, la série vidéo du Parisien consacrée à la culture vélo, et pour Juliette Halliez, journaliste au Parisien qui collabore régulièrement aux tournages, le choc est immédiat suite au drame de Paul Varry.
Cycliste du quotidien, Yann connaît bien ce qu’il appelle la « violence volontaire » de certains conducteurs.
Juliette, elle, pédale plus occasionnellement, mais dit ressentir depuis longtemps cette agressivité diffuse qui dissuade tant de gens de prendre le vélo.
Ensemble, ils signent La vie sans Paul, ce documentaire de 40 minutes qui suit pendant plusieurs mois les parents du jeune homme.
Un film pudique, sans pathos ni sensationnalisme, qui explore le deuil avec délicatesse et révèle aussi un portrait intime de Paul.
C’est une histoire personnelle qui raconte, en creux, quelque chose de la France d’aujourd’hui dixit Yann Foreix.
Léry : Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter cette histoire ?
Yann Foreix : Ce qui nous a poussés, c’est que je suis sur Biclou depuis presque le début. Il y a eu une première année où je n’ai pas travaillé dessus, puis j’ai commencé au bout d’un an.
Et évidemment, comme je pratique aussi le vélo, je vois bien cette thématique de la violence volontaire, pas la violence involontaire. On parle vraiment de cette violence volontaire, celle qui consiste à utiliser son véhicule comme une arme, ou à exprimer son agressivité. Et ça fait longtemps que je le constate.
Quand Paul se fait tuer, je suis très choqué. BFM m’appelle d’ailleurs pour en parler. C’est un moment marquant pour moi, personnellement et professionnellement. C’est un peu difficile à dire, mais c’est comme la fin d’une forme d’idéal autour du vélo. Tout à coup, une vérité très dure apparaît : oui, la cohabitation entre vélo et voiture peut très mal se passer, au point de tuer.
Et d’un coup, tout le côté positif de Biclou, même si on ne faisait pas que des sujets positifs, nous revient en pleine figure. Je me dis qu’il va falloir qu’on s’attelle à parler vraiment de ça. On ne peut plus se réfugier derrière le manque de chiffres ou le manque de plaintes.
Quand Paul meurt, il y a de nombreuses manifestations. Tous les cyclistes commencent à dire : « Il y a un vrai problème depuis des années. On n’en parle pas trop, il n’y a pas beaucoup de chiffres, peu de plaintes, les gens n’osent pas aller porter plainte, etc. » On connaît bien le sujet.
Juliette Halliez : Le lendemain matin, je vais boulevard Malesherbes pour recueillir des témoignages, trouver d’éventuels témoins, rencontrer des représentants d’associations vélo, la mairie. Le soir même, je vais au rassemblement devant Madeleine, plutôt un moment d’hommage.
C’était assez bouleversant : le nombre de personnes, cyclistes ou non, qui se sont rassemblées. On s’est rendu compte très vite que ce drame allait marquer, bien au-delà de Paris, avec un écho national immédiat. Ce n’était pas un fait divers comme un autre, et il fallait aller plus loin vu la tournure que prenaient les choses.
Yann Foreix : Juliette est peut-être moins pratiquante du vélo. Est-ce que ce jour-là tu t’es dit que quelque chose dépassait la simple actualité ? Est-ce que tu avais conscience de cette violence avant ?
Juliette Halliez : Oui. Je fais du vélo occasionnellement, mais si je n’en fais pas au quotidien, c’est justement parce que j’avais déjà peur de cette violence et de cette agressivité. Je ne me sens pas capable de prendre le vélo tous les matins pour aller au travail.
Et là, je me suis rendu compte que cela pouvait aller jusque-là. Je crois qu’on ne s’était jamais imaginé que ça puisse aller aussi loin. C’était extrêmement choquant. Et puis bouleversant de voir l’émotion chez des gens qui ne connaissaient pas Paul, mais qui se sont reconnus en lui. Beaucoup se sont dit que cela aurait pu leur arriver.
C’était très marquant de voir le nombre de personnes rassemblées autour de Paul, en se projetant en lui, en réalisant que cette violence était presque banalisée. Et que là, on arrivait à un point de bascule. Que les cyclistes étaient vraiment vulnérables, même à Paris où il y a pourtant beaucoup d’infrastructures, mais encore des points compliqués.
Yann Foreix : Son destin a incarné cette violence routière. C’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’il fallait absolument traiter ce sujet.
En faisant des sujets sur la mort de cyclistes, notamment après la mort de Paul, j’ai appris que Nathalie, par l’intermédiaire surtout de Jonathan, le compagnon de Paul, connaissait Biclou et s’était dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire avec nous.
En réalité, c’est plutôt eux qui sont venus vers nous. Ils ont envoyé le signal qu’ils souhaitaient parler. Je les ai contactés, en leur proposant de venir les voir pour une interview. Et de fil en aiguille, cette interview est devenue l’idée de faire leur portrait, car ils incarnaient ce sujet.
« Beaucoup de gens se sont dit que cela aurait pu leur arriver. C’était bouleversant de voir tant de personnes qui ne connaissaient pas Paul, mais qui se sont projetées en lui. » — Juliette Halliez
Ce qui est intéressant dans votre documentaire, c’est cette rencontre avec les proches, et notamment les parents de Paul. Comment s’est passée cette première rencontre ?
Juliette Halliez : C’était très fort. La première fois, nous sommes allés à La Faurie, le petit village où vivent Pascal et Nathalie. Nous ne les avions jamais rencontrés en vrai, seulement par téléphone.
Très vite, il était convenu que nous filmerions cette première rencontre. Donc sans trop se connaître, il fallait que Yann réussisse rapidement à créer une proximité avec eux. C’était ce qu’on voulait montrer : aller à leur rencontre, les découvrir petit à petit, montrer l’évolution de notre relation au fil des mois. Et cette première fois était vraiment très intense.
Yann Foreix : Il y a eu deux rencontres, parce que Pascal et Nathalie sont très différents et je pense que le film le montre bien.
Nathalie avait une vraie soif de communication. On se disait que ce serait plus facile, mais pas forcément, car il fallait aller au-delà d’un simple discours sur la violence routière et l’accompagner vers des choses plus intimes.
Pascal, au début, c’était très difficile. Il ne voulait pas s’épancher. Pourtant, on voit que c’est quelqu’un de très généreux, y compris dans l’émotion. Mais parfois, il arrive un moment où il ne peut plus, où il faut arrêter. Il ne peut plus partager cette douleur.
Au début, donc, c’était compliqué. Et puis, il a vu qu’on faisait les choses bien, et ça a changé.
Juliette Halliez : Il a fallu gagner sa confiance.
Avec Nathalie, dès la première rencontre, on discute un peu puis on tourne rapidement. Elle est à l’aise, habituée à la caméra.
Avec Pascal, c’était beaucoup plus difficile. C’était très récent, quelques mois seulement après la perte de leur fils. C’était impressionnant de les voir déjà ouverts et capables de raconter leur histoire à des journalistes qu’ils ne connaissaient pas.
Pascal était très ému. On n’a pas pu tourner beaucoup. Dès qu’on filmait, il n’était pas à l’aise. Il disait des choses très fortes, mais qu’on ne pouvait pas filmer. On a compris qu’il fallait plus de temps, qu’on devait aller à son rythme.
Dès cette première rencontre, il nous a proposé d’aller au cimetière. C’était extrêmement fort de se retrouver avec lui devant la tombe de son fils. On a pu tourner un peu, mais dès qu’il commençait à répondre, il nous demandait de couper.
Progressivement, Yann reposait quelques questions, tout doucement. Une fois le lien établi, tout a changé. Il était content de nous voir, ça lui faisait du bien.
Yann Foreix : Ce qui est incroyable, c’est que malgré la difficulté des premiers échanges, très vite on a compris que Pascal avait énormément de choses à dire. C’est un personnage très touchant, avec beaucoup de sensibilité. On s’est beaucoup attachés à eux et je pense que l’inverse est vrai aussi.
« Dès cette première rencontre, Pascal nous propose d’aller au cimetière. Se retrouver avec lui devant la tombe de son fils… c’était extrêmement fort. On a compris qu’il fallait aller à son rythme, qu’il avait énormément à dire, mais qu’il fallait d’abord gagner sa confiance. » — Juliette Halliez
Comment s’organise un documentaire de cette ampleur dans le temps ? Combien de temps cela a duré ?
Yann Foreix : C’était assez particulier, parce que ce n’était pas prévu comme un long suivi. On a commencé par une interview filmée, puis on est allés voir la mère chez elle, puis on a rencontré le père. Tout s’est construit petit à petit.
À un moment, Pascal nous dit qu’il va peindre des vélos blancs. On se dit que son idée est incroyable et qu’il faut le suivre. Certaines séquences s’imposaient naturellement.
Puis il fallait trouver d’autres choses à raconter. C’est long. Il faut créer la proximité. Les séquences se sont organisées ainsi, au fil du temps.
Je tenais beaucoup à ce qu’on voit les saisons : le froid, la neige, puis le printemps, puis l’été. Une des premières séquences m’avait marqué. Lors d’une interview avec Nathalie, il fait très froid et la lumière baisse ; elle évoque le corps de son fils conservé au froid à la médecine légale.
Pascal répétait souvent : « Paul ne verra plus les saisons. » Pour lui, homme de montagne, c’était très fort. Alors je voulais que les saisons traversent le documentaire.
Juliette Halliez : Par exemple, Pascal nous a parlé de la dernière randonnée qu’il avait faite avec Paul, la dernière photo qu’il a de lui.
On s’est dit que ce serait une séquence importante, mais qu’il fallait attendre l’été pour la tourner. On savait qu’on aurait créé plus de proximité avec lui à ce moment-là.
Au total, on les a vus environ tous les deux mois, quelques jours à chaque fois, soit dans les Hautes-Alpes, soit à Paris quand ils y venaient pour un rendez-vous. Cela nous permettait de montrer leur évolution et leur rapport au temps.
Yann Foreix : Au début, on pensait insister davantage sur la justice, filmer des rendez-vous, etc. Mais le procès est loin. Il n’a même pas encore de date.
Et on s’est rendu compte que des gens pris dans un processus judiciaire sont très seuls. Il ne se passe pas grand-chose. Ils voient leur avocat, parfois le juge, souvent au téléphone. C’était compliqué d’en faire un fil narratif. On a donc surtout suivi leurs vies.
Vous abordez l’intimité de Paul : son compagnon, son homosexualité, son coming out. Pourquoi avoir choisi de l’inclure ?
Yann Foreix : Au début, on ne savait pas encore qui on allait suivre. On filme beaucoup Jonathan, le compagnon de Paul. Pour plusieurs raisons, on a dû se resserrer sur les parents, parce qu’on ne pouvait pas faire un documentaire d’une heure.
Mais l’homosexualité de Paul faisait partie de lui de manière importante. On s’est posé beaucoup de questions. Dans une version avancée du montage, cette partie apparaissait moins. Puis on s’est dit que ce documentaire montrait aussi la France : Paris, la campagne, la société telle qu’elle est.
Il y a la violence routière, la mort, mais il y a aussi ce que représente la France aujourd’hui.
Et l’homosexualité reste un sujet : à Paris, cela ne pose pas de problèmes, mais dans les campagnes, c’est encore compliqué. On sent les non-dits.
C’était essentiel pour faire un portrait complet de Paul, mais aussi pour montrer les tiraillements de la société et ceux de Pascal qui en parle avec beaucoup de sensibilité. Ce n’est pas sa culture d’origine.
Juliette Halliez : Il en parle comme d’un sujet d’éducation. On trouvait important d’évoquer aussi la demande de mariage posthume faite par Jonathan. C’était une manière d’aborder cette dimension.
Et puis pour transmettre ce que disent Nathalie et Pascal : qu’ils sont fiers de leur fils, fiers qu’il ait été heureux et qu’il soit devenu qui il voulait être.
Ils disent aussi que si ce documentaire peut faire avancer certaines causes, comme celle de l’homosexualité, c’est important. Et malheureusement, on voit que la violence contre les personnes homosexuelles augmente.
Qu’espérez-vous que le spectateur comprenne ou ressente en voyant ce documentaire ?
Yann Foreix : J’ai plusieurs choses à cœur. D’abord, évidemment, la violence routière, volontaire ou non, et la nécessité de savoir vivre ensemble sur la route.
Quand je lis des commentaires de personnes qui disent : « Je suis automobiliste, votre documentaire me fait prendre conscience que gagner deux minutes ne justifie pas de mettre en danger quelqu’un », ça me remplit de joie. De la même manière que je n’étais pas un conducteur exemplaire avant de m’intéresser à ces sujets.
On ressent à vélo qu’il n’y a plus d’empathie. Dans une voiture, on ne partage plus : on veut dépasser le vélo, aller plus vite. Si le documentaire aide un peu à réintroduire de l’empathie, c’est déjà énorme.
Ensuite, il y a le deuil. Si cela peut aider des gens à comprendre que le deuil est long, multiple, difficile… Toute personne connaît le deuil, même si tout le monde ne connaît pas la violence routière.
Juliette Halliez : On voulait aller au-delà du fait divers, humaniser, personnifier, pour que les gens le gardent davantage en tête. Paul Varry a aujourd’hui son nom sur une plaque, mais on voulait que les gens voient qui il était.
Que ce drame fasse date et aide à éviter que cela se reproduise. Que les automobilistes et les cyclistes se souviennent que derrière ces drames, il y a des parents qui souffrent.
Yann Foreix : Pour moi, c’est simple. Dès le début, j’ai répété qu’il fallait que les automobilistes se mettent à la place des cyclistes, que les cyclistes se mettent à la place des automobilistes. L’empathie, c’est ça.
Si ce documentaire permet ne serait-ce qu’à quelques personnes de comprendre qu’en quelques secondes, on peut ruiner une famille, alors pour moi, c’est réussi.
« Si ce documentaire permet à quelques personnes de comprendre qu’en quelques secondes on peut ruiner une famille, alors pour moi c’est réussi. L’empathie, c’est ça : automobilistes et cyclistes doivent se mettre à la place les uns des autres. » - Yann Foreix
C’est un format un peu différent pour vous. Quelle est la suite pour Biclou ?
Yann Foreix : Il faut être clair : 40 minutes, c’est très long pour nous. C’est le premier format aussi long au Parisien. On doit remercier Le Parisien de nous avoir laissé le faire. Ce n’est pas notre format habituel. On fait du news, parfois des formats un peu plus complets, mais jamais aussi longs, ni sur plusieurs mois. On a découvert beaucoup de choses en le faisant.
Biclou continue. Je m’y suis remis récemment. Un épisode devrait sortir bientôt, mais il reste du travail. Il y aura d’autres épisodes. Biclou devra peut-être évoluer.
Et on est très absents des réseaux sociaux : peu présents sur Instagram, TikTok. Il faudra peut-être y être plus actifs.
Juliette Halliez : Pour préciser, je ne suis pas sur Biclou en temps normal. Je fais surtout du news magazine. Parfois, j’aide Yann sur des tournages. Travailler à deux journalistes sur un sujet, c’est rare chez nous, et encore plus sur un documentaire. Après, la suite de Biclou, c’est plutôt Yann qui pourra en parler, pas moi.
Par contre, on va suivre ce qui se passera autour du procès du chauffeur. On restera proches de la famille. On réfléchira à la manière de continuer à documenter cette histoire.
Yann Foreix : Et si ce documentaire fonctionne bien, cela peut donner une impulsion pour en faire d’autres, peut-être moins longs dans la durée, mais plus ambitieux que nos formats habituels. Il faut que ça marche, pour que Le Parisien sente l’appétence du public et nous laisse continuer.
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Très belle interview. Merci Léry
Merci pour cet hors-série et pour le partage de ce documentaire